Il utilisait ce même ton monocorde pendant son allocution dans une Eglise pleine à craquer. Toute la ville s’était déplacée pour rendre un dernier hommage au défunt. Après que son ami d’enfance eut rendu un vibrant hommage remuant des souvenirs que j’avais aussi partagés et qui me serraient le coeur, il avait pris la parole pour entamer un discours sans âme, évoquant de froides données factuelles comme son brillant parcours scolaire ou ses aptitudes sportives là où on aurait plutôt aimer qu’il nous raconte quelques anecdotes. Nous savions tous qu’il utilisait ces mots pour se blinder et ne pas craquer. Nous le comprenions intuitivement. Pourtant, j’étais probablement le seul à comprendre la portée de ses paroles, ou plutôt le véritable sens caché derrière ces platitudes.
« je suis homosexuel, j’étais éperdument amoureux de cet homme que vous pleurez tous aujourd’hui et qui ne voyait en moi qu’un ami. Je l’ai vu mourir sous mes yeux, je suis dévasté, et pourtant vous ne le saurez jamais… » Voilà la réalité. Seulement dans une petite ville comme la notre, il avait choisi comme d’autres – dont moi – de taire sa préférence sexuelle. Il prenait soin de toujours séparer ses frasques et sa vie sociale afin que rien ne le trahisse. J’étais la seule exception à l’époque puisque j’avais été son premier amant et que nous avions été amis. J’étais le seul à avoir pleinement conscience du lien qui unissait ces deux hommes et une partie des larmes que j’ai versées ce jour là, l’ont été pour cette raison.
Aujourd’hui encore, j’ignore s’il s’en est remis. Lui qui excelle dans l’art de masquer ses sentiments ne s’est dévoilé qu’une fois en ma présence de nombreux mois plus tard. Il s’en voulait énormément de n’avoir pas pu exprimer ce qu’il ressentait ce jour là. Je pense qu’il a apprécié que je lui dise qu’au moins une personne dans l »assistance avait compris ses véritables sentiments et toute sa détresse. Quelque chose s’est brisé en lui suite à cet accident. La perte d’un être aimé est forcément particulièrement douloureuse mais ne pas pouvoir exprimer sa douleur, porter le deuil ou simplement ne pas pouvoir dire au revoir est insoutenable.
On me demande parfois pourquoi je ne suis pas plus « discret » avec ma sexualité, pourquoi je « m’expose », même si dans mon « cas » ça ne se « voit pas ». Pour Lui. Pour que d’autres Lui puissent avoir le droit de pleurer un être cher, de chérir son souvenir et d’aimer au grand jour.
